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22.08.2005
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Chronique d'une vie ordinaire

Posté le 22.08.2005 par Cécile
CHRONIQUE D’UNE VIE ORDINAIRE


Elle est là. Chez elle. Elle pose les draps sur l’herbe grasse et verte. Le soleil brille et chauffe. D’ici quelques heures elle pourra les ramasser et les ranger.
Elle, c’est une femme ordinaire, une paysanne sans avenir. Elle doit avoir un nom sûrement, mais qui s’en soucie ? Pas son époux qui l’appelle « Femme ». Ni ses enfants qui la nomment « Mère ». A présent elle est là, immobile, allongée dans l’herbe, les yeux dirigés vers le ciel bleu de cette chaude journée, le regard vide. Elle a dû être belle, plus jeune . D’ailleurs, quel âge peut-elle avoir ?
Sa silhouette a dû être fine. Puis elle s’est étoffée, au fil du temps et des grossesses trop rapprochées et trop répétées, bien trop. Elle a dû attirer le regard, avant …. Et pourtant …

Son visage fin s’était arrondi, des rides d’expression avaient creusées des sillons et s’étaient installées là définitivement. Ses cheveux avaient blanchis, son regard s’était éteint. Ses mains étaient désormais calleuses, meurtries par des heures ardues de labeur. Elle était morte à l’intérieur depuis si longtemps. Sa vie avait été si courte, si vive, si rapide. Elle avait à jamais perdu la flamme de l’espoir. L’avait-elle seulement eue un jour, cette flamme ?
Elle était si lasse, si fatiguée. Sa vie aurait-elle pû être différente ? Elle n’en croit rien. Longtemps elle avait pensé qu’elle choisissait elle-même son destin. Force fut de constater qu’il n’en avait rien été. Elle était prédestinée à cet état. Et pourtant …

Elle avait prit un époux. Un mari qui, au fur et à mesure qu’elle perdait de son charme, lui le développait. Oh bien sur, elle savait que nul n’est parfait et qu’il faut faire des concessions. Mais s’était-elle leurrer ? Il était si gentil… avant. Prévenant, agréable, attentif. Mais cela faisait bien longtemps qu’il n’écoutait plus les doléances de son épouse. Se rendait-il encore compte qu’elle n’était pas un meuble ? Parfois elle en doutait.

Elle est si fatiguée. Elle se prend quelquefois à rêver de vivre heureuse dans les bras d’un homme. Un autre que lui. Un autre que celui avec qui elle partage son quotidien . Un autre que celui qui boit plus que de raison. Un autre que celui qui rentre enivré de l’odeur d’une autre qu’elle. Et pourtant …

Les journées ne comptent pas assez d’heures pour tout ce qu’elle doit accomplir. Les nuits sont trop courtes pour qu’elle puisse reprendre son souffle. Se lever aux aurores, chaque jour pour s’occuper des nombreux enfants, qu’il lui a fait. Les faire manger, les habiller. Puis s’occuper du mari, le servir, être à sa disposition., préparer le repas, s’occuper de la maison, des travaux des champs jusqu'à pas d’heures. Enceinte ou pas. Peu importe.
Elle avait de nombreuses fois imploré un Dieu pour qu’il lui prenne sa vie. Mais aucune réponse n’avait eue grâce à ses requêtes. Il lui arrivait de penser que ce Dieu était peut-être sourd, muet et aveugle. Qui sait ? Peut-être n’est-elle pas assez importante pour qu’il l’écoute. Et pourtant …

Il lui arrivait de pleurer sur son sort. Les larmes qui coulaient le long de ses joues n’étaient que le reflet des blessures sanguines de son cœur. Elle aurait voulu s’endormir, là, dans cette herbe si chaude et accueillante. Dormir et ne plus se réveiller. Se laisser guider par le vent, le soleil, la pluie et la terre. Se fondre dans la nature, ne plus jamais être. Et pourtant …

Cette femme qui fut belle, peut-être. Cette femme qui avait ses illusions. Cette femme désormais courbée sous le poids de sa propre vie… Cette femme qui paraît si vielle…. Elle n’a pas quarante ans… Pas encore… Elle en est loin.
Alors elle rentre, elle fera son devoir une journée de plus. Elle se couchera pour se relever encore et toujours.
Ce soir elle s’occupera de tout, elle préparera le diner, les affaires pour la journée du lendemain. Elle couchera les enfants, les embrassera. Son époux saoûl et fatigué ira s’étendre le premier. Elle attendra qu’il dorme, elle attendra d’être éreintée, de ne plus pouvoir tenir debout, juste pour pouvoir le supporter à ses côtés. Elle le regardera dormir, se demandera comment elle a pu l’aimer, pourquoi elle ne le déteste pas encore. Lorsqu’elle jugera le moment arrivé, elle se déshabillera, s’installera à son tour dans le lit, en silence, veillant à ne surtout pas le réveiller. Puis elle se laissera aller à rêver. Rêver… c’est tout ce qu’il lui reste. Et lorsque le sommeil commencera à s’emparer d’elle, elle sentira le corps de son époux se rapprocher. Elle sentira ses mains sur ses jambes, remontant lentement jusqu'à ses cuisses, relevant sa chemise de nuit. Elle le sentira la posséder, sans mot, sans demander. Pourquoi demander ? Elle est sa femme, il a le droit, elle a juré devant Dieu. Et ce qu’il prendra pour des gémissements de plaisir ne seront que des sanglots longs. Les pleurs de la haine et du dégoût qu’elle éprouve pour elle même. Son calvaire ne finira qu’avec sa mort, alors elle sera libre. Enfin libre.

Et alors qu’il sera en elle, alors qu’il s’éteindra en son sein, elle prira une fois encore la Faucheuse de venir la prendre sous son aile.

Nul vie ne mérite de subir ce qu’elle déteste. Nous sommes des hommes, fait de chair et de sentiments. Nous sommes fait pour vivre heureux et non pas dans le sacrifice de sa propre vie. Nul ne mérite de vivre dans sa propre prison.
Il faut parfois écouter son cœur et tuer sa raison avant qu’elle ne nous tue… Et pourtant….



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